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Le cinéma en quête de son indépendance - Maroc/Tunisie 1956-2016

En 1956, il y a soixante ans, le Maroc et la Tunisie accédaient à l’Indépendance. Celle-ci s’accompagnait dans l’esprit des hommes de cinéma (comme Tahar Cheriaa, auquel le MDF rendait hommage l’année dernière) d’une volonté de dé-coloniser l’image de leur pays, de fonder le cinéma national. La libération de l’image est pourtant toute relative après les Indépendances : les régimes encadrent, bureaucratisent, limitent le cinéma. Comme Ahmed Bouanani après lui (mis à l’honneur en 2015), Mohamed Osfour en paiera le prix : cet autodidacte, pionnier du cinéma marocain, qui réalisa à la fin du Protectorat de nombreux courts-métrages d’aventures, qu’il interprétait, tournait, développait, montait et distribuait lui-même, ne parviendra à réaliser après l’Indépendance que deux longs-métrages professionnels. 

Depuis le milieu des années 1960, quelques expérimentateurs plus audacieux tentent pourtant d’outrepasser le discours et le cadre productif officiels, à commencer par la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs (FTCA), fondée dans les années 60 et toujours très active. L’histoire du cinéma marocain et tunisien s’écrit aussi dans ses marges. Quatre soirées de courts et moyen-métrages proposent une rétrospective parcellaire et subjective de ces entreprises libres, libertaires, novatrices ou contestataires : de ce cinéma de résistance, dont il s’agit de compenser l’invisibilité, en amenant en salles, parfois pour la première fois, des films indépendants, amateurs, étudiants, censurés ou inachevés.

Un premier axe, un premier combat, de cet « autre » cinéma, c’est d’abord la lente conquête inachevée de la liberté de filmer dans la rue sans autorisation, depuis les bricolages géniaux de Mohamed Osfour, jusqu’aux films du « Mouvement du 20 février  », en passant par deux immersions dans « la jungle casablancaise » de 1968-69 : 6 et 12, qui ne fut certes pas censuré, mais infléchi par la censure ; et La Longue Journée, tourné clandestinement et finalement resté à l’état de rushes (jeudi 24 novembre, 21h). 

Ce sont ensuite les voies détournées du montage, du conte et de la métaphore (Mémoire 14), de l’animation (Mohammadia, Diaspora), du pastiche (Le Cuirassé Abdelkrim) et de la vidéo satirique (Journal d’un homme important), pour raconter une autre histoire que la version officielle des périodes précoloniales, coloniales et autoritaires (vendredi 25 novembre, 21h). 

Ce sont enfin les tentatives répétées pour braquer la caméra vers des réalités invisibles et indésirables : la misère et l’exploitation des campagnes (Ouled El Abed, Le Métayer), et la saignée de l’exode rurale et de l’émigration (Mon village, Derrière la Vague) ; les avortements clandestins (En dehors de la ville), et les abandons d’enfants en lisière des villes du Maroc contemporain (J’ai une maman, Terminus) – exposant une société qui condamne à l’illettrisme, l’illégalité et l’illégitimité toute une part de sa population féminine et enfantine (Ouled el Abed, J’ai une maman) (Samedi 26 novembre, 21h). 

Terminuset Le Refuge constituent enfin deux expérimentations atypiques, réalisées en quasi-autonomie par des étudiants, qui s’en sont allés tous deux (à dix ans d’intervalle) épier dans des allées des cimetières de leurs villes respectives (Tétouan et Tunis) les stigmates des tensions de leurs sociétés. Elles seront projetées après trois autres expérimentations autour de trois autres « espaces » des villes maghrébines : le centre-ville de Casablanca (Casa One Day), les « voix » de Tunis (Foyer) et le Jardin d’Essai d’Alger (Lundi 28 novembre, 18h30 et 21h).

Cette rétrospective offre également un autre éclairage sur les films de l’année. 

The Last of Us de Ala Eddine Slim propose à la Tunisie un nouveau modèle de production, indifférent aux normes officielles : il doit en effet son existence à l’alliance d’un collectif de producteurs et techniciens indépendants (mardi 29 novembre, 21h). Starve Your Dog réitère la quête de Hicham Lasri d’un modèle productif alternatif, et d’une contre-histoire d’un Maroc contemporain toujours hanté par les fantômes des « années de plomb » (vendredi 25 novembre, 18h30). Ils sont nombreux cette année à renouveler à sa suite les formes du documentaire ou de la fiction maghrébine aux sources de l’expérimental, de l’onirisme ou du fantastique (Une Vie mineure, Kindil El Bahr, La nuit de la lune aveugle (23/11, 18h30 et 21h)) parfois à la faveur d’un retour « au pays » (Azayz (24/11, 18h30)) : une soirée est consacrée à deux documentaires de recherche tournés en Algérie par des Algériens de France, Le Fils Etranger et Samir dans la Poussière (27/11, 18h30 et 21h).

Derrière la vague, film autoproduit de Fethi Saïdi (26/11, 18h30), s’inscrit dans la continuité des tentatives clandestines de ses prédécesseurs (Mon Village, Ouled El Abed, La Longue Journée) pour mettre image et visages sur la misère des cités de l’exode rurale, et identifier quelques causes de l’émigration. Beaucoup d’autres prennent cette année le risque de s’autoproduire (Lmuja (La Vague), 27/11 18h30), posent la question de la liberté de filmer dans la rue (Foyer, 28/11 18h30), et explorent les conditions des migrations et de l’exil (Brûle-la-mer (7 et 24/11), Zaineb n’aime pas la neige (29/11 18h30)). 

Enfin, dans le sillage de La Longue Journée, qui s’indignait déjà contre l’exploitation des femmes rurales dans le Casablanca de 1969, J’ai une maman, En dehors de la ville, Selma (23/11, 18h30) et Zaineb n’aime pas la neige (29/11 18h30) sont des œuvres à la fois tranchantes et subtiles, qui témoignent d’une part du dynamisme du « film de femme » au Maghreb, et d’autre part qui éclairent comme rarement, avec finesse et sans manichéisme, les incertitudes, les apories et les violences auxquelles les femmes maghrébines sont confrontées aujourd’hui.

Toutes les séances de ce programme ont lieu au Cinéma le Saint-André des Arts, et seront présentées par Marie Pierre-Bouthier :

  • Filmer la rue, sans autorisation (jeudi 24 novembre, 21h)

-Ibn Al Ghaba, Mohamed Osfour, 1941, Maroc, 8’ (extraits)
-6 et 12, Ahmed Bouanani et alii, 1968, Maroc, 18’
-La Longue Journée, Mohamed Abbazi et Donna Woolf, 1969, Maroc, (inachevé, extraits)
-My Makhzen and me, Nadir Bouhmouch, 2012, Maroc, 41’
-On the road, Adnen Meddeb, 2011, Tunisie, 8’ [en hommage à Adnen Meddeb]

  • Contre-histoires (vendredi 25 novembre, 18h30 et 21h)

1) Starve your dog, Hicham Lasri, 2015, 94’, Maroc

2) Mémoire 14, Ahmed Bouanani, 1971, 24’, Maroc
-Mohammadia, Ahmed Bennys, 1974, 32’, Tunisie
-Diaspora, Alaeddine Abou Taleb, 2015, 13’, Tunisie
-Le cuirassé Abdelkrim, Walid Mattar, 2003, 8’, Tunisie
-Journal d’un homme important, Ala Eddine Slim, 2010, 6’, Tunisie (ép.2 et 3)

  • Sortir de la ville, décentrer le regard (samedi 26 novembre, 18h30 et 21h)

1) Derrière la vague, Fethi Saïdi, 2016, 100’, Tunisie [en présence de Fethi Saïdi]

2) Mon village, un village parmi tant d’autres, Taieb Louhichi, 1972, 20’, Tunisie
-Le Métayer, Taieb Louhichi, 1974, 25’, Tunisie
-Ouled El Abed, Ridha Ben Halima et Hafedh Mezgheni, 1978, 15’, Tunisie (extraits)
-En dehors de la ville, Rim Majdi, 2014, 19’, Maroc
-J’ai une maman, Mahassine El Hachadi, 2009, 17’, Maroc

  • Aux abords des villes : les cimetières (lundi 28 novembre, 21h)

-Le Refuge, Nadia Touijer, 2003, 25’, Tunisie
-Terminus, Mohamed Nemmassi Akram, 2014, 73’, Maroc