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Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah

Synopsis

Kamal Hachkar pars alors à la rencontre de cette mémoire enfouie auprès de la génération qui a connu cette présence juive. Très vite, cette recherche le mènera également en Israël où il retrouve quelques-unes des familles originaires de Tinghir.

Entre ici et là-bas, ces anciens racontent d’une même voix leur vie passée et la génération partage finalement le même désir de retrouver une mémoire commune.

Kamal Hachkar pars alors à la rencontre de cette mémoire enfouie auprès de la génération qui a connu cette présence juive. Très vite, cette recherche le mènera également en Israël où il retrouve quelques-unes des familles originaires de Tinghir.

Entre ici et là-bas, ces anciens racontent d’une même voix leur vie passée et la génération partage finalement le même désir de retrouver une mémoire commune.

Thèmes : Juifs et Maghreb

Réalisateur(s) : Hachkar, Kamal

Pays de production : France , Maroc

Type : Long métrage

Genre : Documentaire

DVD disponible dans la DVDthèque du Maghreb des films (prêt possible aux programmateurs)

Année 2013 / 86’

Scénario Kamal Hachkar

Image Philippe Bellaïche

Son Morgann Martin, Tully Chen

Montage Yaêl Bitton

Production Les Films d’un Jour, 2M, BERBERE TV Distribution

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Polémique.

Le documentaire Tinghir-Jérusalem, qui vient d’être récompensé au festival de Tanger, déclenche les passions. Et divise. TelQuel en livre deux “appréciations” très contrastées.

Coup de gueule
Par Sion Assidon, acteur associatif
Ce que je comprends en lisant, dans le dernier TelQuel, cette histoire de cinéma et de “Maroc pluriel”, c’est qu’à partir du moment où le PJD a pris une position, il s’agirait de prendre systématiquement et aveuglément le contre-pied. Et le discernement, c’est pour qui ?
Ce film nul – je l’ai vu ! – me fait penser à l’histoire du cadavre d’éléphant planté au milieu du salon, qui dégage une odeur pestilentielle mais que les invités n’ont pas remarqué, sirotant leur verre tout autour, comme si de rien n’était. Ignorer la puanteur de l’occupation coloniale abolirait-il magiquement la réalité ?
Enfin, quoi ! Cela se passe en Palestine, pas en Suède ! Un régime d’apartheid qui défie – grâce aux parapluies de l’Oncle Sam et de l’Europe - toutes les décisions internationales. Un “Etat juif” qui relègue les Palestiniens à des statuts de 3ème et 4ème rangs. Ni retour/indemnisation des réfugiés, ni retrait des territoires occupés. L’entreprise qui tente d’abolir le peuple palestinien se poursuit : mur de séparation, destruction de l’économie occupée, la simple circulation est un cauchemar humiliant au quotidien – que dire de travailler, étudier ou se soigner ?
Appropriation/expropriation de l’espace (terre, eau, voies de circulation). Prisonniers ‘administratifs’ par centaines – y compris des enfants. Blocus de Gaza et tout ce qui va avec. Judaïsation de Jérusalem. Le crime de guerre et le crime contre l’humanité non-stop.
Mais voyons ! ce n’est pas le sujet ! Il s’agit des “amis de mon grand-père”. Ces amis ne sont pas en Palestine, ils sont “chez eux”. Ils ne prennent pas les armes (?) mais parlent de la Nakba comme “guerre de libération” ! Ils jouissent d’un statut supérieur d’occupants qui ont des droits que les Palestiniens n’ont pas. Un détail.
Comparaison n’est pas raison. Mais imaginons un instant un Américain, qui fasse un film au début des années 1940 : il visite, en Allemagne, les ex -voisins et amis allemands de ses grands-parents, qui se trouvent être affiliés au parti nazi, et dans lequel film – tout va très bien Madame la Marquise – “les amis de son grand-père” lui parlent du besoin d’espace vital de la nation allemande et des grandes victoires (“guerre de libération” !) contre la Pologne. En supposant que le port de l’étoile jaune soit juste un détail : ça sent quoi le cadavre d’éléphant ? Ce n’est pas le sujet, bien sûr.
Et le pire, c’est que le cinéaste exploite facilement, honteusement, et le sentiment d’attachement des interviewés à leur origine, et le sentiment naturel des spectateurs au Maroc, de voir là ‘des gens à nous’, qui parlent encore tamazight et arabe. Se peut-il que les ‘amis de mon grand-père’ soient des criminels ? Mais non, voyons, ce n’est pas le sujet.
Tout cela a un nom : cela s’appelle la banalisation du crime. La “normalisation”. L’apartheid et l’occupation coloniale rendus “naturels”.
Et l’ironie nulle dans l’interview sur le “financement du Mossad” permet d’esquiver la question des moyens de financement de ce film dans les détails (cela coûte combien d’utiliser des bouts de pellicule tirés des films de Spielberg, par exemple ?). Et lorsqu’on entend “en plus de quelques amis qui m’ont aidé et soutenu à titre personnel” c’est émouvant, n’est-ce pas ?
Sale temps ! celui où l’argent public qui finance le CCM (Centre cinématographique marocain) permet d’attribuer des fonds pour des films israéliens – tournés au Maroc, ben voyons, tant qu’on y est ! Les amis des amis de mon grand-père…

Coup de cœur
Par Karim Boukhari, directeur de TelQuel
L­aissez-moi vous raconter une histoire : invité, il y a quelque temps, à prendre part à un séminaire dédié au Printemps arabe, je me suis retrouvé en face d’un journaliste jordanien. Cela se passait en Turquie et mon interlocuteur, un homme élégant, raffiné, cultivé, n’arrivait pas à comprendre l’attitude que nous autres, Marocains, citoyens ou Etat, adoptons vis-à-vis des Israéliens et plus généralement des juifs. “Vous êtes conciliants, ce n’est pas possible. Ce sont nos ennemis, il faut les combattre en toute circonstance”, n’arrêtait-il pas de répéter. Etonné à mon tour, je lui ai rappelé que la Jordanie, contrairement au Maroc, avait des relations diplomatiques et, plus encore, des frontières avec Israël. Comme ces frontières n’allaient pas s’envoler par un tour de magie, j’ai expliqué à mon ami que la sagesse l’obligeait à discuter avec ses voisins, à les connaître et à les écouter aussi, du moment que eux et lui sont obligés de vivre ensemble, côte à côte. Comme deux familles qui habitent le même étage sont tenues de se parler pour éviter que leur quotidien ne devienne un cauchemar permanent. “Leur parler, jamais ! Si je rentre dans une salle et que je trouve un Israélien, je ne lui parle pas, je le tue !”. Ainsi me répondit mon ami jordanien, grand journaliste dans son pays, un homme cultivé et intelligent…
Tuer, ici, n’a peut-être que valeur de métaphore. Mais l’intention y est et le vocable de “tuer” rejoint le radicalisme ancien, celui que le monde arabe a connu au plus fort du nassérisme : “Les Israéliens on les jette à la mer, et Israël on l’efface de la carte du monde !”. Beaucoup de nos concitoyens en sont restés là, à cette attitude. Et il faut le dire : cette rigidité “arabe” est aussi l’un des principaux facteurs de blocage et l’un des premiers obstacles à la paix en terre de Palestine.
Revenons au cinéma et, plus généralement, à la liberté d’expression. Le film Tinghir – Jérusalem appartient au genre documentaire. Ce n’est pas une fiction dans le sens où les personnages sont réels, ils ne tissent pas un canevas imaginaire mais racontent leur vie, avec leurs mots et leur conception de l’histoire, la grande et la petite. 1948, année de la création d’Israël en terre de Palestine. Cette date correspond à la Nakba version arabe, et à la déclaration d’indépendance version juive. Chacun a sa propre histoire mais quand une histoire a pris la place de l’autre (la création d’Israël s’est faite aux dépens de la Palestine), les individus ont tendance à s’effacer devant la communauté. C’est cela le consensus inventé dès 1948. Côté arabe, un tabou s’est créé : “on” ne peut pas aborder Israël d’une quelconque manière sans mettre en avant la Nakba et la question palestinienne. En conséquence, toute personne qui s’écarte de ce dogme est accusée de normalisation – trahison. C’est aussi cela, cette peur, cette hantise, cette épée de Damoclès brandie au-dessus de nos têtes, qui nous a amenés, progressivement, à déchirer les pages de notre histoire consacrées aux juifs et à tronquer une parcelle importante de notre passé et de notre identité. Ce travail de dénégation tout à fait colossal a été nourri par l’antisémitisme ordinaire et le panarabisme – wahhabisme (quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre, immanquablement) délirant. Au point où l’on en est, aujourd’hui, à diaboliser quiconque serre la main à un Israélien ou se lie d’amitié avec un juif.
J’ai personnellement toujours défendu le cinéma israélien en affirmant que c’est l’un des plus intéressants au monde. Ce cinéma a, au passage, plus dit sur la souffrance des Palestiniens que tous les idéologues arabes réunis (à l’exception, peut-être, du grand Mahmoud Darwish). Le fait de l’interdire au nom de la prétendue “lutte contre la normalisation” est pure bêtise. Ce sont les mêmes raisons qui m’amènent, aujourd’hui, à défendre Tinghir – Jérusalem. Au nom de la liberté et de la pluralité. Et au nom de l’histoire aussi. Les gesticulations du PJD ou d’une poignée d’autres officines à ce sujet sont totalement étrangères à ma prise de position. De mon point de vue, ces gens nous renvoient à une vision passéiste et tronquée de l’histoire, et liberticide pour ce qui est du présent. C’est leur droit bien entendu, et ils ne se privent pas pour le faire entendre. Tant mieux pour eux. Mais tous les Marocains ne pensent pas comme eux, fort heureusement.

Lors de la projection à La Clef, le lundi 8 juillet, un débat a été organisé avec le réalisateur, Michèle Sibony et Hanna Sonia Fellous

Michèle SIBONY est née à Rabat au Maroc et élevée dans une famille juive marocaine traditionnelle, grandit en France, puis fait des études universitaires à Haïfa en Israël. Elle y rencontre la gauche anticolonialiste, et ... la Palestine.
Plusieurs années co-présidente de l’Union juive française pour la paix (UJFP) qu’elle a rejointe lors de la deuxième Intifada. Elle est aujourd’hui l’un de ses porte-parole. Elle est aussi membre du bureau de l’Alternative Information Center (Jérusalem Beit Sahour)
Hanna Sonia FELLOUS est docteur en Sciences religieuses, chargée de Recherches au CNRS – IRHT (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes). Elle est, entre autres, chargée de l’inventaire du patrimoine juif de Tunisie.

Quelques photos prises par Victor Delfim.



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