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Traces/Washma

Synopsis

La sourde rébellion intérieure du jeune Messaoud opprimé à la fois par son milieu familial et par une société sclérosée.
Mekki, ne pouvant avoir d’enfants avec son épouse légitime, adopte Messaoud, jeune orphelin de 8 ans. Mekki fait solennellement le serment de l’éduquer et d’en faire un homme suivant les rigoureux principes de la tradition. Ne pouvant s’adapter facilement à son nouveau milieu, Messaoud supporte mal les exigences de son père adoptif, commet des actes répréhensibles, et attire sur lui la colère de Mekki. De ce conflit l’enfant sort marqué.
Messaoud, devenu adolescent, fréquente une bande de délinquants, et commet quelques délits mineurs. Il la quitte souvent pour aller travailler, car il ne veut pas de cette vie marginale. Il veut acquérir et avoir à lui un bien qui puise justifier son existence. Mais il est pris dans un engrenage tel qu’il n’arrive jamais à ses fins et qu’il provoque sa propre perte.

Thèmes : Société maghrebine , Hommage à Bouanani

Réalisateur(s) : Bennani, Hamid

Pays de production : Maroc

Type : Long métrage

Genre : Drame

Edition du festival : Maghreb des films novembre 2010

DVD disponible dans la DVDthèque du Maghreb des films (prêt possible aux programmateurs)

Année 1970 / 110’

Scénario Hamid Bennani

Image Mohamed Abderrahman Tazi

Son Hans Klein

Montage Ahmed Bouanani

Musique Kamal Dominique Hellebois

Production Sigma III Films Ltd.

Avec Mohamed Kadan, Khadidja Moujabid, Majdouline Abdelkader Moutaa

A propos…
Traces est le premier long métrage de Hamid Bennani.
La production de ce film est particulièrement intéressante dans la mesure où il marque une date et constitue une expérience exceptionnelle. Dans une réalité cinématographique caractérisée par une situation de production très difficile, et sous l’appellation de "Sigma 3", Hamid Bennani, Mohamed Tazi et le chef opérateur Mohamed Sekkat constituèrent une sorte de collectif dont le petit budget ne couvrait que les frais matériels et techniques de la réalisation. C’est dans ce cadre que Wechma fut réalisé.
Wechma est un film qui a fait beaucoup parler de lui à l’époque, et reçut un accueil critique positif dans divers festivals, notamment à Pesaro, Berlin, Carthage, où plusieurs récompenses lui furent discernées. Mais il fut jugé politiquement suspect et économiquement étranglé par les distributeurs qui le refusèrent systématiquement.
Il est sans doute supérieur aux autres et présente une véritable évolution de l’expression cinématographique au Maroc, malgré les moyens limités du tournage. Hamid Bennani, à travers une construction intelligente des événements, infère un style nouveau dans le cinéma marocain.
C’est un film qui offre plusieurs niveaux de lecture, reliés par des passages culturels. Il ouvre un champ inouï, orienté vers les problèmes socio-politiques marocains qui sont admirablement filmés.
Ces images spécifiques traduisent bien ce qu’est la condition humaine.
Le film s’implique aussi dans un voyage à travers la structure de la famille arabe, fondée sur la seule autorité du père. Le thème du film se trouve ainsi intégré dans un réseau de voies qui partent du psychique au sociologique, du politique au culturel.
Réalisateur de talent qui a beaucoup à dire, il a réussi admirablement dans ce film à s’attaquer à des interdits et à des tabous pour choquer et s’attirer les foudres des censeurs de toutes sortes. Messaoud est différent de son "père", de ses copains, de tous. Peut-être parce que tout doit être changé... La mort du père brise la cellule familiale, échec d’une antique société à protéger des fils qui ne la reconnaissent plus.
L’errance de la jeunesse à l’abandon dans cet espace qui est sien mais qu’elle déchiffre mal et dont on ne lui donne pas les clés, dévoile les divorces profonds de la société arabe : dépossession d’une génération et faillite du patriarcat, incapable de (se) rendre la vie à partir de ses racines.
On décèle, dans Wechma, une tentative pour écrire - fût-ce dans l’échec même - les traces d’une identité qu’il soit non seulement possible mais essentiel d’assumer.

Commentaires de Laurine Estrade
Tourné en 1970 par Hamid Bennani, réalisateur de Meknès formé à l’IDHEC (ancêtre de la Femis), Traces est considéré comme le film fondateur de la cinématographie marocaine. Cette tragédie sociale, bien que retranscrivant un malaise propre à la jeunesse marocaine de l’époque, conserve une dimension universelle en lien avec sa thématique : celle de la fureur de vivre, de la rébellion des opprimés.

Traces, c’est le parcours d’un orphelin, Messaoud, un petit garçon « à bouille » adopté à huit ans par un couple ne pouvant avoir d’enfant. L’enfant ne parvient pas à s’adapter aux règles imposées par la cellule familiale, et plus tard, à la loi qui régit le système social de l’époque, entre religion et tradition.

Pour représenter l’oppression des systèmes, la réalisation choisit d’être sobre, épurée, et les dialogues sont rares. Les scènes d’intérieur, dans la maison familiale sont découpées « à la Ozu ».
Mais Traces, c’est aussi le parti pris fort d’épouser le point de vue désorienté de Messaoud enfant, puis jeune adulte. La mise en scène ne tarit pas de trouvailles pour parfaire cette identification fondamentale à l’empathie du spectateur.

De nombreux gros plans sur les visages enfant et adulte du protagoniste appuient cette empathie et mettent en valeur le jeu excellent et dépouillé des deux acteurs.

Quelques notes de musique, thème intime et mélancolique de Messaoud, rythment les moments fondateurs de sa vie : traumatismes ou prises de conscience. C’est aussi, dans la façon de suspendre le temps par le montage que le film plonge le spectateur dans l’intériorité ébranlée du personnage. Le montage permet d’isoler une séquence et lui faire porter toute la charge affective et émotionnelle de Messaoud. Ces bulles subjectives, sont des instants de grâce dans le fil d’un récit naturaliste, proche du néo-réalisme italien.

Le film, édité en DVD, a souffert de l’épreuve du temps. Au fil de l’histoire, l’image est gangrenée par la pellicule en partie brulée. Étonnamment, cet « accident » renforce le mysticisme du film, il rappelle sans cesse le feu intérieur du personnage qui ne s’éteindra qu’avec sa perte, tandis que le mot « fin » sur l’écran reconduira chaque spectateur à son propre parcours éternellement marqué par les Traces de celui de Messaoud.

Extrait de Critikat